فوائد القلوب — Fawaid Al-Qulub
Géographie & Histoire Islamique · Mer Rouge
Les îles Farasan Les Îles Farasan : Le joyau secret de l’Arabie Saoudite
Une géographie singulière au cœur de la mer Rouge
L’archipel des îles Farasan se situe à une quarantaine de kilomètres au large de la ville portuaire de Jizan, au sud-ouest du Royaume, non loin de la frontière yéménite. Il est composé d’un nombre d’îles que les sources font varier entre quatre-vingts et près de deux cents, selon que l’on y inclue ou non les îlots les plus modestes ; la province de Jizan, dans son ensemble, compterait environ deux cents îles, dont une part importante appartient à cet archipel.
L’île principale, Farasan Al-Kabir (la Grande Farasan), concentre l’essentiel du peuplement et abrite le siège du gouvernorat. À ses côtés s’étendent l’île de Sajid, celle de Zufaf, et plusieurs autres terres coralliennes, plates et arides, où les dunes côtoient les mangroves. La faune y est d’une richesse remarquable : on y rencontre des gazelles sur la terre ferme, tandis que les eaux nourries de plancton abritent dugongs, tortues marines et une vie corallienne foisonnante.
Conscientes de la valeur de ce patrimoine naturel, les autorités saoudiennes ont érigé l’archipel en sanctuaire marin protégé, afin d’y préserver notamment les antilopes endémiques de Farasan, les tortues marines, les arbres shura ainsi que les mangroves. Ce statut de réserve, conjugué à l’isolement relatif de l’archipel, explique pourquoi tant de richesses archéologiques et architecturales y ont été préservées de l’érosion du temps et de la main de l’homme.
Un carrefour de civilisations depuis l’Antiquité
L’histoire de Farasan ne saurait être réduite à une seule page. Les fouilles menées par la mission archéologique franco-saoudienne (MiFa), engagée depuis le début des années 2000, ont mis en évidence une occupation humaine continue depuis l’âge du bronze jusqu’à nos jours, révélant l’importance stratégique de cet archipel tant pour ses ressources que pour sa position sur les routes maritimes.
Âge du bronze
Premières traces d’occupation humaine sur l’archipel
Antiquité — civilisation himyarite
Héritière du grand royaume sud-arabique
121 – 144 apr. J.-C. — Portus Ferresanus
Inscriptions latines attestant une garnison romaine, dont une découverte dans les ruines même d’Al-Qassar
Présence aksoumite
Influence venue de la corne de l’Afrique
Période ottomane — XIXe siècle
Édification d’un fort, encore visible aujourd’hui en ruines
Seconde Guerre mondiale
Trace d’un fort construit par les forces allemandes
Sous l’Antiquité tardive, l’archipel portait le nom latin de Portus Ferresanus. Une inscription latine datée de l’an 144 de l’ère chrétienne y atteste, de façon inattendue, la présence d’une garnison militaire romaine — découverte d’autant plus remarquable qu’aucune source extérieure ne mentionnait jusqu’alors cette implantation à une telle distance méridionale. Une seconde inscription, fragmentaire, fut découverte précisément dans les ruines du village d’Al-Qassar, et daterait de l’an 121 ; elle pourrait signaler la présence d’une seconde légion romaine sur l’archipel.
À ce strate romaine succédèrent d’autres présences : la civilisation himyarite, puis plus tardivement les Aksoumites, les Ottomans, et jusqu’à un fort érigé par les forces allemandes au cours de la Seconde Guerre mondiale. Chacune de ces présences a laissé son empreinte : ruines d’un fort ottoman du dix-neuvième siècle, vestiges de gravures rupestres, anciennes installations portuaires. L’archipel constitua ainsi, durant des siècles, un point de rencontre et d’échange entre les civilisations qui se disputaient le contrôle des routes commerciales de la mer Rouge.
630 apr. J.-C. (7e siècle) — L’avènement de l’Islam
Rattachement à l’État islamique et sécurisation des routes maritimes des Sahabas
8e — 9e siècle — Époque des Tabi’ins
Intégration de l’archipel aux réseaux de science islamique de la région de la Tihamah
9e — 10e siècle — Les routes du pèlerinage
Édification de lieux de prière en pierres de corail pour protéger les vagues de pèlerins
L’Aube de l’Islam : Du Mikhlaf Hakam au Mikhlaf Sulaymānī
Avant l’avènement de l’Islam, la région de Jazan portait le nom de Mikhlaf Hakam, en hommage à la grande tribu arabe de Hakam bin Sa’d Al-Ashīra. C’est sous la gouvernance de son roi, le digne Abd al-Jad al-Hakamī, que la région embrassa la vérité. Venu à la rencontre du Prophète Muhammad (ﷺ), ce souverain se convertit, abandonna son royaume terrestre pour la foi, et reçut l’honneur immense de voir le Messager d’Allah étendre son noble manteau pour l’accueillir.
La province conserva ce nom jusqu’au IVe siècle de l’Hégire, époque à laquelle Sulaymān bin Taraf al-Hakamī, descendant du compagnon Abd al-Jad, unifia le Mikhlaf Hakam et le Mikhlaf Athar. Il régna sur cette nouvelle entité pendant près de 20 ans, léguant à la postérité ce qui devint le célèbre Mikhlaf Sulaymānī.
L’entrée de la région dans le sein de l’Islam
C’est avec l’avènement de la lumière prophétique que la région de Jizan, à laquelle Farasan se rattache administrativement et culturellement, connut sa transformation la plus décisive. Les annales rapportent qu’une délégation de la région, conduite par le chef de la tribu Al-Hakam, Abd al-Jadd ibn Rabī’ah al-Hakamī, se rendit auprès du Prophète ﷺ à Médine au cours de la dixième année de l’Hégire, pour y faire profession d’Islam. Le Prophète ﷺ désigna par la suite des gouverneurs pour administrer ces contrées méridionales, dont la province de Tihama, dont relevait Jizan.
Avant l’avènement de l’Islam, la région continentale de Jazan était connue sous le nom de Mikhlaf Hakam, du nom de la grande tribu arabe Hakam bin Sa’d Al-Ashīra. Son souverain était le digne compagnon Abd al-Jad al-Hakamī, qui embrassa la foi nouvelle. L’histoire rapporte un honneur immense : le Prophète Muhammad (ﷺ) étendit son noble manteau pour accueillir ce roi qui choisit d’abandonner son royaume terrestre pour suivre la religion de la vérité. La province conserva le nom de Mikhlaf Hakam jusqu’au IVe siècle de l’Hégire. C’est alors que Sulaymān bin Taraf al-Hakamī, l’un des descendants du compagnon Abd al-Jad, annexa le Mikhlaf Athar au Mikhlaf Hakam, régnant sur cette union territoriale pendant environ vingt ans. À sa mort, le pouvoir fut transféré et navigua entre les grandes tribus de la région.
La Configuration Tribale du Mikhlaf Sulaymānī
Géographiquement ordonnées du sud vers le nord, les grandes lignées qui ont façonné l’histoire de Jazan et de la Tihāmah se succèdent ainsi :
- ‘Akk (Tribu Azdite) : Véritable pilier des premières armées islamiques, elle fournit à elle seule 4 000 combattants à l’armée de ‘Amr ibn al-‘As lors de la conquête de l’Égypte. C’est de ses rangs qu’est issu le célèbre général Abd al-Rahmān al-Ghāfiqī, l’un des commandants les plus illustres et martyrs d’Al-Andalus.
- Hakam bin Sa’d Al-Ashīra : Les habitants originels de la région détenant la suprématie historique. L’historien Ibn al-Athīr rappelle d’ailleurs que la lignée d’Al Abd al-Jad al-Hakamī formait les rois de la Tihāmah. Leurs cavaliers s’illustrèrent dans les conquêtes du Levant et de l’Égypte, portèrent l’Islam jusqu’aux confins des peuples russes et turcs (dont beaucoup se convertirent à leur contact), gouvernèrent le Khorasan sous le calife ‘Omar bin ‘Abd al-‘Azīz, et s’illustrèrent en Al-Andalus aux côtés des forces amazighes.
- Les Nobles Sharīfs (Les Sulaymanides) : La sainte famille du Prophète (Ahl al-Bayt), descendants directs d’Al-Hasan, le petit-fils de l’Envoyé d’Allah (ﷺ). Leur prestige spirituel et leur immense mérite historique sont universellement reconnus et gravés dans la mémoire arabe.
- Banu Shu’bah al-Taghlibiyya : Les maîtres de la lignée de Rabi’ah, une terre de chevaliers et de verbe qui vit naître des figures légendaires comme Al-Muhalhil, Kulayb, ainsi que le célèbre poète de la Mu’allaqah, ‘Amr ibn Kulthūm.
Ce qui demeure certain, en revanche, c’est que la présence islamique sur ces côtes de la mer Rouge méridionale s’enracine dès les premiers temps de la prédication, et que l’archipel, par sa position sur les routes du pèlerinage maritime et du commerce reliant le Hijaz au Yémen et à l’Afrique de l’Est, fut intégré très tôt dans cet espace civilisationnel islamique majeur.
Le village d’Al-Qassar : mémoire de pierre et de corail
Au cœur de ce patrimoine insulaire se distingue un site d’une valeur singulière : le village historique d’Al-Qassar, sur les îles Farasan situé à environ cinq kilomètres au sud de l’île de Farasan, accessible par la corniche de Janaba et le port d’Al-Hafah.
Une ancienneté remarquable
Selon les inscriptions et vestiges archéologiques retrouvés sur place, l’occupation du site remonterait à près de trois mille ans, ayant connu la succession de plusieurs civilisations anciennes, dont la civilisation himyarite puis la civilisation romaine. Al-Qassar figure ainsi parmi les tout premiers sites habités de l’île de Farasan, son climat tempéré tout au long de l’année et l’abondance de ses eaux douces ayant favorisé une installation humaine précoce et durable.
Une architecture ordonnée, fruit d’un savoir-faire local
Le village comptait environ quatre cents demeures, dont les murs furent édifiés à partir de pierres taillées et façonnées avec soin, tandis que les toitures étaient composées de troncs de palmiers ou de doum, recouverts de palmes ou de tiges d’anisotes. Ces habitations n’étaient nullement disposées au hasard : les habitants les répartirent avec ordre sur cinq ruelles, séparées par des chemins d’environ trois mètres de large, témoignant d’une planification urbaine consciente et héritée.
~3000
ans d’occupation attestée par les vestiges
400
demeures de pierre et de corail
5
ruelles ordonnées, séparées de chemins de 3 m
Une vocation de refuge estival
Al-Qassar ne fut pas, à l’origine, un lieu d’habitat permanent, mais bien davantage une station estivale. Lorsque venait la saison de grande chaleur — appelée localement la Shidda, c’est-à-dire la « rigueur » ou l’« épreuve » —, les habitants de l’île principale de Farasan migraient vers ce village, où l’ombre généreuse des palmiers, l’abondance des fruits et la fraîcheur des puits offraient un répit bienvenu. C’est également en ce lieu que se célébraient les cérémonies de mariage qui avaient été reportées durant l’année, dans l’attente de cette saison de répit.
À l’entrée nord du village se trouve le puits d’Abida. Une source d’eau douce qui approvisionnait autrefois la population pour la boisson et l’irrigation des cultures. A proximité de quelques échoppes — les dakakin — où l’on vendait les denrées nécessaires à la vie du village.
Aujourd’hui restauré et ouvert aux visiteurs, le village d’Al-Qassar demeure l’un des sites touristiques et patrimoniaux les plus marquants de toute la province de Jizan, témoignage tangible de la vie quotidienne des communautés de pêcheurs et de cultivateurs qui peuplèrent jadis ces îles isolées de la mer Rouge.
Un patrimoine à préserver, une terre à chérir
La protection des îles Farasan est une priorité nationale. Reconnues pour leur écosystème fragile, elles font l’objet d’études internationales. Vous pouvez consulter les travaux de recherche sur le patrimoine marin via la plateforme Persée. Pour ceux qui souhaitent découvrir la région de Jizan en Arabie Saoudite, les îles Farasan offrent un havre de paix.
Les îles Farasan et le village d’Al-Qassar en particulier, ne sont pas de simples curiosités pour le voyageur en quête de pittoresque. Elles constituent un legs civilisationnel, un fragment de la mémoire collective des peuples qui ont vécu, prié, commercé et bâti sur cette terre baignée par la mer Rouge. De l’inscription latine du IIe siècle aux pierres de corail patiemment taillées par des mains aujourd’hui disparues, chaque vestige porte en lui une leçon sur la précarité des œuvres humaines et la permanence du dessein divin qui façonne les nations et les civilisations selon Sa sagesse.
Puisse cet inventaire, modeste mais rigoureux, contribuer à la transmission de cette mémoire aux générations qui viendront après nous, afin que nul ne l’oublie et que la connaissance bénéfique en demeure préservée.
Nous demandons à Allah, le Très-Haut, le Gardien, L’omniscient, L’omnipotent :
اللَّهُمَّ احْفَظْ هَذِهِ الْأَرْضَ وَأَهْلَهَا، وَاحْفَظْ بِلَادَ الْحَرَمَيْنِ الشَّرِيفَيْنِ مِنْ كُلِّ شَرٍّ وَفِتْنَةٍ وَسُوءٍ
« Ô Allah, préserve cette terre et ses habitants et préserve le pays des Deux Lieux Saints de tout mal, de toute épreuve et de tout malheur. »
Qu’Allah protège l’archipel des îles Farasan et son village d’Al-Qassar, qu’Il en préserve le patrimoine, la mémoire et la beauté qu’Il y a déposés. Qu’Il préserve le Royaume Arabie Saoudite tout entier, terre des Deux Lieux Saints, dans la sécurité, la stabilité et l’unité. Qu’Il protège ses habitants, qu’Il les affermisse sur la guidance et qu’Il fasse de cette terre un lieu de paix jusqu’au Jour de la Résurrection.
آمِين، رَبَّ الْعَالَمِينَ
Amîn, ô Seigneur des mondes.
Références & Bibliographie (المراجع)
Pour approfondir les recherches historiques, géographiques et archéologiques sur l’archipel de Farasan et la région de Jazan (Mikhlaf Sulaymani), voici les sources arabes et académiques incontournables :
- محمد بن أحمد العقيلي (Mohammed bin Ahmad Al-Aqili) — تاريخ المخلاف السليماني (Histoire du Mikhlaf Sulaymani). Référence classique sur l’histoire de la région de Jazan et la répartition de ses tribus.
- أبو محمد الهمداني (Al-Hamdani) — صفة جزيرة العرب (Description de la péninsule arabique). Source historique fondatrice pour la géographie historique et la topographie tribale ancienne de la Tihamah (Hakam, ‘Akk, etc.).
- ابن الأثير (Ibn al-Athīr) — الكامل في التاريخ (Al-Kāmil fī al-Tārīkh). Pour les mentions des expéditions, l’histoire des Omeyyades et le rôle des cavaliers de la Tihamah dans les conquêtes islamiques.
- هيئة التراث السعودية (Commission du Patrimoine Saoudien) — Rapports officiels concernant les fouilles sur l’archipel de Farasan et la restauration du patrimoine corallien du village d’Al-Qassar (قرية القصار).
- Villeneuve, François et al. (Mission archéologique franco-saoudienne – MiFa) — Publications académiques sur l’inscription latine de l’an 144 apr. J.-C. et la mise en évidence de la présence de la garnison romaine (Portus Ferresanus).
- وكالة الأنباء السعودية (واس / SPA) — Dossiers documentaires officiels sur le sanctuaire marin, la biodiversité des îles Farasan et le festival annuel du poisson Hareed (مهرجان الحريد).