libyque

Étude historique et géographique à travers les sources islamiques

Introduction : une ville façonnée par les siècles

À l’est de l’Algérie actuelle, sur un plateau rocheux séparé par les profondes gorges du Rhumel. S’élève une cité dont l’histoire traverse les grandes périodes du Maghreb. Constantine, ancienne Cirta, appelée Qusantîna.

Sa position géographique lui a donné une importance particulière. Elle se trouve au carrefour entre les hautes plaines de l’Est algérien, l’Ifriqiya (correspondant principalement à la Tunisie actuelle et une partie de l’Est algérien dans les sources médiévales) et les routes reliant l’intérieur du Maghreb à la Méditerranée.

Dans la tradition géographique musulmane, la connaissance des territoires (ʿilm al-buldān) occupait une place importante. Les savants musulmans décrivaient les villes non seulement par leurs distances et leurs productions, mais aussi par leur rôle dans la transmission du savoir, la présence des savants, des marchés, des fortifications et des institutions religieuses.

Allah dit : « Parcourez donc la terre et voyez quelle fut la fin de ceux qui traitaient la vérité de mensonge. »
(Sourate Âl-ʿImrân, 3:137)

Ce verset rappelle l’importance de l’observation de la terre et de l’étude des peuples passés. Les musulmans ont ainsi développé une tradition historique et géographique riche, avec des auteurs comme Al-Bakrī, Al-Idrīsī et Ibn Khaldûn.

I. Le Maghreb avant l’islam : une terre entre civilisations

Avant l’arrivée de l’islam, l’Afrique du Nord était une région habitée majoritairement par des populations amazighes, organisées en différentes confédérations tribales.

Le Maghreb fut successivement influencé par plusieurs puissances : les Phéniciens, notamment à travers Carthage ; les royaumes amazighs, dont la Numidie ; Rome ; puis l’Empire byzantin dans l’Antiquité tardive.

La région de Constantine correspondait à l’ancienne Numidie orientale, dont Cirta était un centre majeur.

L’historien musulman Abd ar-Rahmân Ibn Khaldûn décrit les Berbères comme un peuple ancien occupant une vaste partie de l’Afrique du Nord dans son œuvre :
« Kitāb al-ʿIbar wa Dīwān al-Mubtadaʾ wa-l-Khabar »
(Ibn Khaldûn, XIVᵉ siècle).
Il écrit notamment sur les généalogies, les tribus et les dynamiques politiques des populations maghrébines.

2. L’arrivée de l’islam en Afrique du Nord
1. Le contexte de l’expansion musulmane
Après la mort du Prophète ﷺ en 11 de l’Hégire (632), les musulmans se sont étendus vers différentes régions sous les califats des premiers successeurs.

L’Égypte fut conquise sous le califat de ʿUmar ibn Al-Khattâb رضي الله عنه par l’armée dirigée par ʿAmr ibn Al-ʿÂṣ رضي الله عنه en 20 H / 640-641.
Après l’établissement musulman en Égypte, les expéditions se dirigèrent progressivement vers l’ouest.
Il est important de distinguer :
la conquête politique et militaire ;
la diffusion de l’islam ;
l’arabisation linguistique.
Ces trois phénomènes ne se sont pas produits au même rythme.

2. Les premières expéditions vers l’Ifriqiya

Les sources musulmanes rapportent les campagnes de plusieurs commandants.
Parmi eux : ʿUqba ibn Nāfiʿ رحمه الله
Sous les Omeyyades, ʿUqba ibn Nāfiʿ fut chargé de campagnes en Afrique du Nord. Il fonda la ville de Kairouan vers 50 H / 670, qui devint ensuite un grand centre religieux et intellectuel du monde musulman occidental.
La principale source ancienne concernant ces conquêtes est :
Ibn ʿAbd al-Ḥakam (mort en 257 H/871)
Futūḥ Miṣr wa Akhbāruhā wa Futūḥ Ifrīqiyya wa al-Maghrib
(Conquête de l’Égypte, de l’Afrique et du Maghreb).

Cet ouvrage fait partie des premières sources musulmanes conservées concernant la conquête de l’Afrique du Nord.

3. Hassan ibn Nuʿmān et Mūsā ibn Nuṣayr
Après plusieurs phases de conflits entre les forces musulmanes et les autorités byzantines ainsi que certains groupes locaux, la domination musulmane se consolida progressivement.
Le gouverneur omeyyade Hassân ibn Nuʿmân joua un rôle majeur dans la réorganisation de l’Ifriqiya à la fin du VIIᵉ siècle.
Puis Mūsā ibn Nuṣayr gouverna l’Ifriqiya et supervisa l’intégration de la région dans l’espace politique musulman.
Les sources classiques mentionnent également la figure de Al-Kāhina (Dihya), chef amazigh associé à la résistance contre l’expansion musulmane. Les récits à son sujet proviennent principalement de sources historiques postérieures, notamment chez Ibn Khaldûn et d’autres chroniqueurs, avec des différences dans les détails.

3 | L’islamisation progressive du Maghreb
L’arrivée de l’islam ne signifie pas une conversion immédiate de toute la population.
L’islamisation fut un processus progressif :
adoption de la nouvelle religion ;
apprentissage de la langue arabe dans certains milieux ;
développement des institutions islamiques ;
apparition de savants locaux.
Le Maghreb devint progressivement une région intégrée au monde musulman, produisant elle-même des savants majeurs.

Parmi eux :
Abu Ishaq al-Shatibi (lié à la tradition malikite du Maghreb et d’Al-Andalus) ;
Abu Abd Allah Muhammad al-Maziri ;
des générations de juristes malikites formés dans les centres comme Kairouan.
Le rite malikite devint progressivement dominant dans le Maghreb.

Sources utilisées pour cette première partie
Le Noble Coran
Sahih al-Bukhari
Sahih Muslim
Ibn ʿAbd al-Ḥakam — Futūḥ Miṣr wa Futūḥ Ifrīqiyya wa al-Maghrib
Al-Balādhurī — Futūḥ al-Buldān
Ibn Khaldûn — Kitāb al-ʿIbar
Al-Bakrī — Al-Masālik wa al-Mamālik

Partie II — Qusantîna dans le monde islamique : géographie, dynasties et héritage religieux
IV. Qusantîna : une ville du Maghreb central dans la géographie musulmane
Après l’intégration progressive de l’Ifriqiya au monde musulman, les villes du Maghreb furent décrites par les géographes musulmans qui parcouraient les territoires de l’Islam et consignaient leurs observations.
Constantine, appelée Qusantîna dans les sources arabes médiévales, conserva son importance grâce à sa situation stratégique.
Elle était située dans une région fertile, proche des routes reliant :
l’Ifriqiya à l’est ;
les Hautes Plaines maghrébines ;
les régions occidentales du Maghreb.
Le géographe musulman Al-Bakrī (mort en 487 H/1094) décrit plusieurs villes du Maghreb dans son ouvrage :
« Al-Masālik wa-l-Mamālik »
(Les routes et les royaumes).
Son œuvre constitue l’un des témoignages géographiques majeurs du Moyen Âge musulman occidental.
Les géographes musulmans accordaient une grande importance à plusieurs éléments pour décrire une ville :
ses fortifications ;
ses ressources agricoles ;
ses marchés ;
ses voies de communication ;
ses savants.
Une ville n’était pas seulement un lieu d’habitation : elle était une partie du Dār al-Islām, un espace où se développaient la science, le commerce et les institutions religieuses.
V. Les dynasties musulmanes et la région de Constantine
Après la période des gouverneurs omeyyades, le Maghreb connut plusieurs dynasties musulmanes.
1. Les Aghlabides (184-296 H / 800-909)
Les Aghlabides gouvernèrent l’Ifriqiya depuis Kairouan.
Cette période fut marquée par :
le développement des institutions islamiques ;
la construction de mosquées ;
l’expansion commerciale en Méditerranée.
Kairouan devint alors l’un des plus grands centres du savoir malikite.
2. Les Fatimides et les Zirides
Au IVᵉ siècle de l’Hégire, les Fatimides établirent leur pouvoir en Ifriqiya avant de déplacer leur centre vers l’Égypte.
Les Zirides leur succédèrent dans une grande partie du Maghreb oriental.
Cette période fut marquée par des changements politiques importants dans l’ensemble du Maghreb.
3. Les Almohades et les Hafsides
Les Almohades dominèrent une grande partie du Maghreb et d’Al-Andalus au VIᵉ siècle de l’Hégire.
Après leur affaiblissement, les Hafsides établirent leur pouvoir en Ifriqiya.
Constantine se trouvait alors dans une région intégrée à cet espace politique.
La période hafside vit un développement important des échanges, du commerce et des sciences religieuses.
VI. La place de Constantine dans la science islamique
La civilisation musulmane accordait une place centrale à la recherche du savoir.
Le Prophète ﷺ a dit :
« Celui qui emprunte un chemin à la recherche d’une science, Allah lui facilite un chemin vers le Paradis. »
Rapporté par Muslim (2699)
Cette valeur accordée à la connaissance a conduit à la création de cercles d’enseignement autour :
des mosquées ;
des écoles coraniques ;
des savants.
Dans le Maghreb, le fiqh malikite devint une référence majeure.
Les savants maghrébins étudièrent :
le Coran ;
le hadith ;
la langue arabe ;
les fondements du droit islamique (uṣūl al-fiqh).
VII. Constantine sous la période ottomane : une ville musulmane de l’Est algérien
Au début du XVIᵉ siècle, le Maghreb central entra dans l’orbite ottomane.
L’Algérie devint une province de l’Empire ottoman, gouvernée depuis Alger.
Constantine occupa une place importante comme centre administratif de l’Est.
Elle devint la capitale du Beylik de l’Est, l’un des trois grands territoires administratifs de la Régence d’Alger :
le Dar al-Sultan autour d’Alger ;
le Beylik du Titteri ;
le Beylik de l’Est avec Constantine.
La ville conserva son caractère musulman :
ses mosquées ;
ses écoles religieuses ;
ses juges (qāḍī) ;
ses institutions de bienfaisance (waqf/habous).
VIII. Constantine et la transmission religieuse
L’organisation sociale musulmane reposait notamment sur les habous (awqāf) : des biens consacrés dont les revenus servaient à financer :
les mosquées ;
l’enseignement ;
l’aide aux nécessiteux.
Ce système existait dans de nombreuses villes du monde musulman.
À Constantine, comme ailleurs en Algérie, les institutions religieuses jouaient un rôle central dans la vie collective.
La mosquée était à la fois :
un lieu de prière ;
un lieu d’enseignement ;
un espace de transmission culturelle.
IX. La conquête française de Constantine (1837)
Au XIXᵉ siècle, la France entreprit la conquête de l’Algérie.
Après l’échec d’une première expédition en 1836, l’armée française lança une seconde campagne contre Constantine en octobre 1837.
La ville fut prise le 13 octobre 1837 après un siège et des combats importants.
Cet événement marqua un changement profond dans l’organisation politique et religieuse de la région.
La domination française entraîna progressivement :
la transformation du système judiciaire ;
le contrôle des institutions religieuses ;
la modification de la gestion des biens habous.
X. Abdelhamid Ben Badis : Constantine, ville du renouveau religieux
Constantine devint au XXᵉ siècle un centre majeur de réforme religieuse avec la naissance de la figure de :
Abdelhamid Ben Badis (1889-1940).
Originaire de Constantine, il fonda en 1931 :
Association des oulémas musulmans algériens.
Son objectif était notamment :
développer l’enseignement arabe ;
diffuser l’apprentissage du Coran ;
promouvoir la réforme religieuse.
Il s’appuyait sur le principe que la réforme de la société musulmane devait passer par le retour au savoir religieux.
Sources de cette deuxième partie
Le Noble Coran
Sahih Muslim
Al-Bakrī — Al-Masālik wa-l-Mamālik
Al-Idrīsī — Nuzhat al-Mushtāq fī Ikhtirāq al-Āfāq
Ibn Khaldûn — Kitāb al-ʿIbar
Al-Mālikī — Riyāḍ al-Nufūs
Mubārak al-Mīlī — Tārīkh al-Jazā’ir fī al-Qadīm wa al-Ḥadīth
Abū al-Qāsim Saʿd Allāh — travaux sur l’histoire culturelle de l’Algérie

Partie III — De la conquête française à l’Algérie contemporaine : résistance, identité islamique et héritage de Constantine
XI. La conquête française et la transformation du paysage religieux
La prise de Constantine en 1837 ne fut pas seulement un événement militaire. Elle entraîna une transformation profonde des structures politiques, sociales et religieuses qui existaient sous la Régence d’Alger.
Avant la conquête française, la vie religieuse reposait sur plusieurs institutions :
les mosquées ;
les écoles coraniques ;
les maîtres religieux (ʿulamāʾ) ;
les tribunaux appliquant le droit islamique (qāḍī) ;
les biens habous (awqāf), destinés au financement des œuvres religieuses et sociales.
Avec l’administration coloniale, ces structures furent progressivement placées sous contrôle de l’État colonial.
Le système des habous, qui permettait aux communautés musulmanes de financer leurs institutions religieuses, fut particulièrement touché par les politiques de l’administration française.
XII. La résistance religieuse et politique au XIXᵉ siècle
La conquête française suscita plusieurs formes de résistance.
Parmi les grandes figures de cette période figure :
Abdelkader ibn Muhieddine (1808-1883).
Issu d’une famille de tradition religieuse, l’Émir Abdelkader fut à la fois un chef politique, un homme de guerre et un savant.
Son mouvement s’appuya sur :
l’autorité religieuse ;
l’organisation tribale ;
la défense du territoire.
Les sources musulmanes classiques accordent une grande importance à la notion de défense face à l’agression injuste.
Allah dit :
« Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas. Certes, Allah n’aime pas les transgresseurs. »
(Sourate Al-Baqara, 2:190)
Ce verset fut historiquement interprété par les juristes musulmans dans les chapitres relatifs au combat défensif (jihād ad-dafʿ).
XIII. Constantine et la renaissance de l’enseignement islamique
À la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, Constantine devint un centre majeur de l’enseignement religieux.
La ville conserva des cercles d’apprentissage du :
Coran ;
hadith ;
fiqh malikite ;
langue arabe.
Dans un contexte colonial où l’enseignement traditionnel était fragilisé, plusieurs savants cherchèrent à réorganiser l’éducation islamique.
XIV. Abdelhamid Ben Badis : le savant de Constantine
Né à Constantine en 1889, Abdelhamid Ben Badis est l’une des grandes figures religieuses algériennes du XXᵉ siècle.
Il étudia notamment à la mosquée-université de :
Université Zitouna
Il retourna ensuite à Constantine où il développa un programme d’enseignement religieux et culturel.
En 1931 fut créée l’Association des Oulémas musulmans algériens.
Parmi ses objectifs :
enseigner le Coran ;
développer l’instruction en langue arabe ;
former une jeunesse attachée à son identité religieuse.
Ben Badis insistait sur la réforme par la science et l’éducation.
XV. Constantine et la guerre d’Algérie (1954-1962)
Le déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne eut lieu le 1er novembre 1954.
Dans cette période, la religion occupa une place importante dans la société algérienne, notamment comme élément d’identité collective.
Cependant, il faut distinguer :
l’utilisation culturelle de l’islam comme marqueur d’identité ;
les organisations politiques ;
les positions personnelles des acteurs.
Le mouvement indépendantiste était composé de différentes sensibilités, et l’histoire doit être étudiée avec précision.
La guerre prit fin avec les accords d’Évian signés en mars 1962 et l’indépendance de l’Algérie proclamée le 5 juillet 1962.
XVI. Après l’indépendance : l’héritage islamique de Constantine
Après 1962, l’Algérie devint un État indépendant.
Les institutions religieuses furent progressivement organisées par l’État.
La Constitution algérienne reconnaît l’islam comme religion de l’État.
Aujourd’hui, Constantine demeure :
un centre universitaire important ;
une ville historique ;
un lieu marqué par les mosquées et l’enseignement religieux.
Elle conserve également une tradition de récitation du Coran, d’apprentissage religieux et de transmission culturelle.
XVII. Constantine aujourd’hui : entre patrimoine et responsabilité spirituelle
La ville actuelle porte plusieurs héritages :
héritage amazigh ancien ;
héritage arabe et islamique ;
héritage ottoman ;
héritage de la période coloniale ;
héritage de l’Algérie indépendante.
Dans une perspective islamique, la valeur d’une cité ne repose pas uniquement sur son ancienneté ou ses monuments, mais également sur la rectitude de ses habitants et leur attachement au bien.
Le Prophète ﷺ a dit :
« Les meilleurs d’entre vous sont ceux qui apprennent le Coran et l’enseignent. »
Sahih al-Bukhari (5027)
Ainsi, la préservation de l’identité islamique passe par :
l’apprentissage du Coran ;
la connaissance authentique de la Sunna ;
la transmission du savoir ;
les bonnes œuvres.
Conclusion générale
Constantine est une ville dont l’histoire dépasse les pierres de ses ponts et de ses murailles.
Elle fut une cité antique, puis une ville intégrée au monde islamique du Maghreb, un centre de savoir religieux, une ville marquée par la colonisation, puis un symbole de l’histoire algérienne moderne.
Son parcours rappelle que l’histoire des peuples musulmans est faite de transformations successives : conquêtes, transmissions du savoir, périodes de prospérité, épreuves et renouvellements.
L’étude de Constantine nécessite donc de considérer à la fois :
sa géographie ;
ses sources historiques ;
son héritage islamique ;
la mémoire de ses habitants.
Bibliographie principale
Sources islamiques classiques
Le Noble Coran
Sahih al-Bukhari
Sahih Muslim
Al-Balādhurī — Futūḥ al-Buldān
Ibn ʿAbd al-Ḥakam — Futūḥ Miṣr wa Futūḥ Ifrīqiyya wa al-Maghrib
Ibn Khaldûn — Kitāb al-ʿIbar
Al-Bakrī — Al-Masālik wa-l-Mamālik
Al-Idrīsī — Nuzhat al-Mushtāq
Historiens algériens musulmans
Mubārak al-Mīlī — Tārīkh al-Jazā’ir fī al-Qadīm wa al-Ḥadīth
Abū al-Qāsim Saʿd Allāh — travaux sur l’histoire culturelle de l’Algérie

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